Dans le jardin encore hivernal où les arbres et les arbustes sans feuilles
poussent leurs bois noirs vers le ciel très bleu,
brille le soleil jaune des étoiles d’or des fleurs du forsythia
dont les branches retiennent un très aléatoire bikini mauve.
Quatre triangles reliés deux à deux
par des liens de métal ornés de perles colorées,
un deux-pièces mou que les chairs devaient maintenir, plutôt que l’inverse,
alors que les liens supposés, eux, maintenir solidaire cette géométrie triangulaire, cisaillaient les hanches et les épaules.
"Immettable", comme le disait parfois ma mère, aurais-je pu penser.
Or cette œuvre d’art évoquant un bikini avait été imaginée et tricotée par une suédoise hippie qui vivait alors sous les palmiers, auprès des pécheurs bédouins du Sinaï.
Elle me l’avait offert en signe de bienvenue comme elle l’eût fait de lait de chèvre et de dattes, au ras de l’eau, à l’embouchure du Wadi .xxx, à Dahab .
Là où désormais se déploie la nouvelle riviéra égyptienne et sa noria d’hôtels.
A l’âge où, jeune et ferme, j’arborais cette parure en équilibre instable
sur des rondeurs assez drues pour en soutenir le précaire assemblage,
je me suis prise, un instant, sur ces rivages de la mer Rouge,
à l’heure où le soleil couchant fait rougeoyer la mer jusqu’aux reflets,
sur l’autre rive, des monts de l’Arabie Heureuse,
pour, presque nue, la reine de Saba faisant crânement
brinqueballer sur son nombril, un flot de pampilles et de breloques en perles multicolores accrochées à une chaînette, entre les seins.
LA ROBE-BUSTIER AUX CERISES (elle, juin) Accrochée aux ronces de l’églantier d’avril,
deux mois plus tard couvert de roses rose dragée,
l’une des robes où je me suis sentie, le plus, jolie. Fines rayures blanc/noir,
cerises rouges et feuilles vertes brodées sur le corselet à fines bretelles,
taille très serrée, soutien-gorge rembourré, à peine si, seins fermement rehaussés, je pouvais respirer, mais l’effet obtenu valait de retenir son souffle,
respirant à minces goulées je croyais alors, chaussée d’escarpins à talons aiguille, avancer à pas menus sur un nuage de haute volée.
L’allure n’était ni libre ni dégagée, le désir de séduction primait et vibrait en sourdine un espoir mal contenu, amour, réussite, gloire et tutti quanti.
C’est ma robe du nouveau monde qu’un homme a choisi pour moi,
une robe transatlantique qui voyage sans complexe de Los Angeles à New York en passant par Montreal et Toronto.
Là-bas, en cette tenue olé-olé, tout à fait décalée,
accompagnée parfois d’un gilet crocheté en laine noire,
je filme sans états d’âme les gratte-ciels des métropoles nord-américaines,
les autoroutes sillonnées du ruban rouge des feux de positions,
les jeunes gens en bermudas attablés/avachis
devant des milk-shakes à la fraise de synthèse.
Je traverse l’espace, j’avance sur le macadam, je me propulse dans les villes,
Aussi imperturbable qu’impassible, insensible, le cerveau fonctionne,
mes antennes enregistrent, la caméra tourne
mais mon cœur ne bat encore pour rien ni personne.
LA ROBE BLEUE DE LA RUE DE TOURNON (moi, juin) Très bleue, plus verte que violette, encre W. bleu-vert. Bleu paon.
Outremer et bleu des mers du Sud, blue sky et azul de ultramar, caeruleus,
azur saturé, alchimie de poudres turquoise mêlées de lapis lazuli .
Bleu égyptien.
Bleus de métal, de pierre, de végétal.
Ni bleu de peur ni de colère, mais bleu d’audace et d’impact,
qui expose et distingue, éloigne et protège. Une armure qui indique : fêlure.
Rien à voir avec la naiveté des enfants de Marie. Un bleu à la fois très fort mais qui, revêtu, vous abstrait d’ici et maintenant,
un tel bleu, ou presque (une pointe de vert), le visible de l’invisible, disait K.
Un bleu absolu, infini, insondable.
En soie sauvage, une robe chemisier façon saharienne avec quatre poches plaquées, un col droit étroit et des manches longues dont on retourne le mince poignet.
Boutonnée de l’encolure ras du cou à l’ourlet au genou, déboutonnable à volonté, décolleté cuisses et seins réglable à souhait, l’humeur, l’herbe tendre.
Quelques pinces longues appuient la taille, une ceinture collier de lourds anneaux de métal sombre s’accroche à la pointe des hanches puis, à partir du fermoir, s’égrenne sur le côté.
Hier, aujourd’hui, demain, je n’hésite pas, si je porte cette longue chemise de ce bleu-là, je suis moi, ce qui n’a pas changé de moi, au plus secret comme au plus visible, hier, aujourd’hui et demain encore. Rare.
Textes © Catherine BergeronPhotos © Elodie Lachaud